petite topologie du temps à l’usage de la critique : l’exemple de « Paysages avec figures absentes » de Philippe Jaccottet


Résumé

Cet article cherche à démontrer que, loin de constituer un absolu de l’expérience humaine, la prétendue linéarité du temps n’est qu’un monstre conceptuel parmi d’autres, auquel la littérature a tout loisir d’échapper, pour peu qu’elle s’autorise à investir les contours d’un espace concrètement vécu et expérimenté par les sens. S’inspirant des travaux du phénoménologue américain David Abram, dont la « topologie du temps » s’articule autour d’un isomorphisme structural entre notre conception du temps et notre perception de l’espace, j’entends montrer que cette hypothèse se vérifie dans les textes et, par conséquent, que la « topologie du temps » peut fournir à la critique littéraire un outil d’une souplesse et d’une précision étonnantes. Après avoir présenté les grandes lignes de cette grille de lecture, j’en applique les principes à l’analyse de « Paysages avec figures absentes », première section du recueil éponyme de Philippe Jaccottet, et décris la façon dont le poète, en investissant les données sensibles du paysage, met en place une conception de la temporalité dans laquelle l’articulation du passé, du présent et de l’avenir n’obéit absolument pas à la direction imposée par la flèche du temps.


Extrait

« Mais Jaccottet semble vouloir remonter plus loin encore. Il voudrait, “après avoir évoqué l’image de la Grèce, l’effacer, et ne plus laisser présents que l’Origine, le Fond” (Jaccottet 30). Or, que peut-il donc y avoir au fond des choses, à l’origine du temps, si ce n’est “l’immémoriale haleine divine” ? Venue du fond des âges, présente dès l’origine, cette “haleine divine” s’infiltre à travers les couches successives du passé pour apparaître, perdue et fragile, dans la lumière du présent et se perdre ensuite dans l’air, ou s’envoler au-dessus de l’horizon, dans l’immensité du ciel. De bout en bout, le temps semble donc traversé par un immense courant d’air, un présent qui subsume les frontières du passé et du futur, qui se dilate jusqu’à prendre les dimensions de l’éternité. Une éternité dont le poète cherche à recueillir les traces infimes, dans l’instant lumineux du poème. » (p. 579)


Référence bibliographique

Gabriel MARCOUX-CHABOT, « Petite topologie du temps à l’usage de la critique : l’exemple de “Paysages avec figures absentes” de Philippe Jaccottet », dans Contemporary French and Francophone Studies, vol. 15, no 5 (décembre 2011), p. 573-581.